[LA CHRONIQ] GBETOH OU LE GÂCHIS DE AMIRAL

[LA CHRONIQ] GBETOH OU LE GÂCHIS DE AMIRAL

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Djamile Mama Gao se penche sur la dernière sortie de Amiral Revers, et à travers sa chronique il dit ce qu'il pense du single Gbetoh.



10 Janvier 2018. Le talentueux rappeur & chanteur Amiral, auteur des séduisants titres à séduction " Molo Molo " & " Bout de Moi " a dévoilé un titre inédit " Gbètoh ", pour marquer sa participation à la fête nationale du Vaudou.

Quelques jours après cette parution, plusieurs raisons font penser que l'artiste du label " DaVibe Music " est passé à côté d'un titre à succès symbolique. Vous voulez savoir pourquoi ?

Eh bien, prenez un peu de gari, et quelques kluiklui d'Agonli, puis venez faire une plongée dans ma logique !


Il n'est aucun doute, que la qualité artistique autour de ce single relève d'un travail d'identité entre héritage hip-hop et quelques résonnances ancrées ici. La composition comme la présence des artistes qui y figurent, nous paraît convaincante, pour faire figure d'oeuvre accrochante.

D'abord, le refrain est captivant. Par le contenu. Comme dans le chanté.
C'est d'ailleurs ce refrain aux accents quelque peu lyriques, qui fait la teneur de la chanson. On y constate une propension d'Amiral, à presque, traditionnaliser le rendu des paroles.

Ce qui suscite un attachement quasi-immédiat. Et il me paraît donc, convenable, de dire, que le refrain, c'est le fondement, c'est l'atout primordial, qui apporte sa grandeur à l'ensemble musical.

Par contre, à mon entendement... il y a, comme un déphasage énorme, entre le refrain et la portée des paroles dans les couplets.

Cela ne veut pas signifier, que les couplets manquent d'intérêt (chacun y apportera ses ressentis). En ce qui me concerne : Tous ont réussi à participer et se différencier en apportant leur feeling personnel. En se mettant en danger du mieux que possible.

Cependant, il semblerait que, faire de l'egotrip pour un son comme celui-ci, c'est comme se mettre une balle dans chaque ligament du pied.

Autrement, c'est faire en sorte que " Gbètoh " devienne d'emblée, un son à sens unique, c'est-à-dire : rien que pour les rappeurs ou les adeptes de l'égotrip...


Ce qui apparaît aussitôt, tel un meurtre de toute la portée que pourrait mériter " Gbètoh ", en termes de visibilité et d'impact sur tous les types d'auditeur.

Vu l'angle de traitement du refrain. Vu la sensibilité que ça porte. Et vu l'importance du message que ça comporte, ce son devrait être destiné à un public plus large. Ce son devrait être adressé à des gens de la couche sociale la plus basique du pays, comprenant la langue fongbe, et surtout ayant des complexes vis-à-vis du Vaudou. Ou pas.

Et donc, ce son devrait les (ceux qui sont complexés, ndlr) aider à se décomplexer, à se décrisper, à lire au-delà des préjugés, à faire la part des choses, entre ce qu'est le Vaudou, et ce que les Hommes en font.

  C'est pourquoi, j'ai du mal à comprendre que les couplets (malgré leurs allusions à des éléments du Vaudou) soient orientés vers des textes " je suis le meilleur " et foncièrement égocentriques ; alors qu'on aurait pu raconter des histoires, alors qu'on aurait pu avoir au moins une histoire qui permette de suivre un personnage ou des personnes dont le parcours, dont le vécu, sert à corroborer la vérité que dévoile le refrain.

On aurait dû se retrouver dans une sorte de narration à la " Les Frères Guedehoungue " ou mieux ; mais avec le style propre à Amiral, propre à Jupiter, propre à Tyaf ; avec les codes propres au rap ou aux musiques urbaines.

Et s'il importe de contextualiser absolument le style narratif, au point de choisir une référence résolument urbaine ; c'est au Soprano de " Regarde-Moi " qu'il faudrait peut-être penser. Cela dit certes, tout en conservant le fon comme la langue qui raconte.

Ce n'est qu'ainsi qu'il aurait été possible de rendre ce son plus béninois que jamais, plus viable, plus impactant, plus enclin à être populaire, et donc à espérer devenir le plus intemporel possible.

Car nos grands-pères, grands-mères, mères, pères, tanties, tontons, marraines, parrains, cousines, cousins, frères, soeurs, etc., pratiquant la langue fon ; auraient pu facilement s'y identifier, auraient su y trouver une raison d'apprendre, de comprendre, et de s'accepter. Afin d'enfin, oser faire le pas vers leur part Vaudou. Et qui sait, la pratiquer ensuite !

Or à contrario, ceux-ci n'en n'ont rien à faire, de savoir que tel ou tel, a un flow flou ou une flopée de mots qui devraient faire fuir on ne sait qui.

C'est dire qu'il y a en quelque sorte, comme du " B-Syding " (néologisme en rapport avec le rappeur de Cotonou City Crew B-Syd, ndlr) dans " Gbetoh " qui lui enlève toute sa poigne. J'entends par " B-Syding " : cette capacité à s'octroyer un refrain identitaire qui déménage et fait frissonner, mais à y adjoindre des couplets qui n'ont rien à voir avec le refrain, qui ne sont rien d'autre que de l'auto-congratulation, et qui au final, amputent au son, toute sa dimension urbano-patrimoniale (patrimoniale tout en restant urbain, ndlr). " Assou " de B-Syd en est une preuve palpable, autant que tout autre titre sur lesquels Polo Orisha, revisite les classiques de nos anciens.

En somme, il me semble que nous sommes passés à quelque angle de traitement près, à côté d'un son rap, capable de rentrer dans les moeurs d'écoute populaire, pendant la période de la célébration de nos religions endogènes.

Nous sommes passés à côté d'un son hip-hop en hommage à la légitimité de nos Cultes Vaudou ; qu'on aurait pu attitrer à la manière de Claudy Siar: " titre culte " !.

C'est pourquoi, il me paraît convenable de boucler mon propos, en suggérant qu' Amiral (qui est à l'origine de ce titre) reprenne en solo " Gbètoh ".

De sorte qu'on considère que la version actuelle (belle dans sa logique) aux côtés de Jupiter, et Tyaf, n'était que le premier niveau d'existence de ce son, car fait juste pour le kiffe, et de façon circonstancielle.

Ainsi, ensuite le second niveau, serait maintenant, la version qui sera destinée à une plus grande audience, au public " minbisséssé " (tout le monde, en fon ; ndlr).

Et puis... s'il faut se permettre une répétition, ce serait pour redire que ce son devrait être repris, que ce son devrait raconter une histoire qui justifie le refrain.

Et s'il faut se permettre d'ajouter une proposition : ce son devrait être clipé en blanc-noir pour faire le pont entre les époques, tout en contenant des références socio-éducatives et socio-culturelles défendant la valeur du Vaudou.


Ce n'est qu'ainsi que les béninois et béninoises pourront y trouver des raisons personnelles, de chantonner " Gbètoh " partout où leur cœur est éprouvé, au point de s'en servir pour assumer leur choix de commencer à se ressembler suffisamment, en pratiquant les religions qui sont de chez nous, qui sont en nous et qui sont Nous...


Par Djamile Mama Gao

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